La géographie selon les évangiles

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ÊME l'histoire présentée comme historique, la plus vendue au monde, peut témoigner d'une géographie incertaine. Cana, Nazareth, Emmaüs peuvent être connus par tous les chrétiens, il n'est pas du tout évident de savoir où se situaient ces bourgs il y a deux mille ans.

Le pays [carte]

Selon l'archéologue Israël Finkelstein et l'historien et archéologue Neil Asher Silberman, les tribus du sud (Judas et Benjamin) se distinguaient des dix autres tribus, appelées Israël. Les deux livres des Rois auraient d'ailleurs été écrits pour expliquer pourquoi les dix tribus du nord, ne suivant pas la loi mosaïque avec la piété qui convenait, ont été déportées par Nabuchodonosor (avant celles du sud).

Toujours est-il qu'il y a deux mille ans, la Palestine étaient divisée en trois régions, la Judée au sud (au niveau de la Mer Morte), la Galilée au Nord (au niveau de la Mer de Galilée, ou Lac de Tibériade ou de Genézareth), et la Samarie entre les deux.

La Judée

Avec Jérusalem comme capitale et le Temple unique, les Judéens se disaient les dépositaires de la religion la plus orthodoxe.

La Galilée

Les Galiléens étaient dépréciés par les Judéens, parfois appelés «Juifs» dans les évangiles. Jean évoque cette discrimination en au moins trois endroits: «Peut-il venir de Nazareth quelque chose de bon?» (Jn 1:46) - «Est-ce bien de la Galilée que doit venir le Christ?» (Jn 7:41) - «Examine, et tu verras que de la Galilée il ne sort point de prophète» (Jn 7:52).

La Samarie

Les incessants voyages de Jésus et ses apôtres entre la Galilée et la Judée les obligent à passer de temps en temps par la Samarie (ils peuvent néanmoins passer par l'est du Jourdain, qui appartient au nord à la Décapole et au sud à la Pérée).

Les évangiles semblent fortement déconsidérer les Samaritains. Jean énonce le passage par la Samarie comme une fatalité: «Comme il fallait qu'il passât par la Samarie, il arriva dans une ville de Samarie, nommée Sychar» (Jn 4:4-5). Jésus y demande de l'eau à une Samaritaine, qui s'étonne: «Comment toi, qui es Juif, me demandes-tu à boire, à moi qui suis une femme samaritaine?» (Jn 4:9). Plus loin, les Juifs traitent Jésus de Samaritain qui a un démon (Jn 8:48).

Lors d'un premier missionnement des apôtres selon Matthieu, Jésus recommande tout simplement aux apôtres de ne pas entrer «dans les villes des Samaritains, allez plutôt vers les brebis perdues de la maison d'Israël.» (Mt 10:5-6), tandis que Luc rapporte que les apôtres demandent à Jésus s'il faut faire descendre le feu du ciel sur un bourg de Samaritains qui ne voulait pas les héberger (Lc 9:52-54).

Chez Luc encore, sur dix lépreux qu'il a guéris en bordure de la Samarie, un seul – et un «étranger»! – vient se prosterner devant Jésus (Lc 17:11-19) ; chez Luc toujours, Jésus dit préférer un Samaritain qui a de la compassion à un prêtre et à un lévite insensibles au malheur d'un voyageur tombé dans une embuscade (Lc 10:30-37) ; il en est resté l'expression «bon samaritain».

Ces comparaisons montrent à l'évidence le peu de considération qu'on portait aux habitants de Samarie, censés descendre de tribus d'Israël.

Les localités [carte]

Arimathie

Ce lieu n'est connu que par le nom Joseph d'Arimathie, mentionné une seule fois par chacun des quatre évangélistes canoniques (Mt 27:57, Mc 15:43, Lc 23:51, Jn 19:38). Le nom d'un lieu «Arimathie» semble ne jamais avoir été mentionné dans la littérature ou l'archéologie.

Béthanie

Dans la plupart des localisations, Béthanie se situe à côté Jérusalem (Mc 11:11, Mt 21:17, Lc 24:50), et plus précisément près du Mont des Oliviers (Mc 11:1, Lc 19:29). C'est là que Jésus ressuscite Lazare (Jn 11:1-45) et qu'il se laisse verser du parfum sur la tête par la pécheresse (Mc 14:1-9, Mt 26:1-13, Jn 12:1-8).

C'est également là (selon Jean) ou près de là (selon Marc et Luc) que se passe l'entrée triomphale à Jérusalem. Selon Marc, c'est en sortant de Béthanie que Jésus dessécha un figuier pour ne pas avoir porté de fruit hors-saison (Mc 11:12,20-25).

Jean parle d'un autre lieu du même nom «au delà du Jourdin, où Jean baptisait» (Jn 1:28), de façon très imprécise: il y a environ 100km de distance à vol d'oiseau entre la Mer de Galilée et la Mer Morte. Pour Marc, ce sont tous les habitants de Judée et de Jérusalem qui viennent se faire baptiser (Mc 1:5) ; Matthieu y ajoute «tout le pays des environs du Jourdain» (Mt 3:5).

Jean semble s'accorder avec ces deux synoptiques puisque des sacrificateurs de Jérusalem viennent s'enquérir de l'identité du baptiste (Jn 1:19) et précise que le lieu est Béthanie (Jn 1:28). Cela se complique lorsque le lendemain au même endroit, Jean le baptiste reconnaît Jésus et que celui-ci choisit ses quatre premiers disciples: André, Pierre et Philippe, de Bethsaïde (tout près de Capharnaüm), et Nathanaèl (Jn 1:35-51), dit ensuite «de Cana» (Jn 21:2). Il s'agirait de Galiléens ne se connaissaient pas (sauf les deux frères André et Pierre) mais se seraient rencontrés près de Jérusalem, bien que trois jours plus tard, ils se seraient retrouvés à Cana en Galilée (Jn 2:1).

Cana

Il n'y a que Jean qui parle directement de Cana qu'il situe en Galilée, à propos du miracle de la transformation de l'eau en vin, «premier miracle de Jésus» (Jn 2:1-12) que les autres évangiles ignorent. Le même évangéliste reprécise ensuite «Cana en Galilée» (Jn 4:46) d'où il situe l'origine de Nathanaèl (Jn 21:2).

Par ailleurs, Marc parle d'une femme rencontrée par Jésus lorsqu'il se retire dans le territoire de Tyr et de Sidon, clairement au nord-ouest de la Galilée, femme que Matthieu dit cananéenne (Mt 15:21-28) et Marc «syrio-phénicienne» (Mc 7:24-30).

Il existe actuellement une ville appelée Qana, à plus de 60km au nord-est de la mer de Galilée (à 25km de Tyr), localisation plus probable du lieu dont parle Jean.

Capharnaüm [carte]

Capharnaüm est un lieu qui revient assez souvent chez les quatre évangélistes, deux des quatre laissant penser que c'était là que Jésus habitait (Mc 2:1, Mt 9:1). Les synoptiques n'ont en commun qu'un épisode en début d'évangile, mais dans des conditions différentes: Marc et Luc parle de l'étonnement face à l'enseignement de Jésus et la stupeur face à son exorcisme (Mc 1:22, Lc 4:32), tandis que Matthieu se borne à rappeler une prophétie (Mt 4:14) ; Marc place l'épisode après le recrutement des premiers apôtres, Matthieu et Luc avant.

Matthieu, Luc et Jean citent encore Capharnaüm comme lieu de guérison du serviteur du centurion ou de l'officier du roi (Mt 8:5-13, Lc 7:1-10, Jn 4:46-54), mais pour le reste, seul Marc précise que la guérison du paralytique se fait à Capharnaüm (Mc 2:1), Matthieu parlant de la ville de Jésus (Mt 9:1) ; Matthieu et Luc citent encore Capharnaüm lors d'une malédiction de Jésus sur la ville (Mt 11:23, Lc 4:23). Les autres références sont uniques chez chaque évangile, notamment dans des épisodes connus de Jean seul: après les noces de Cana (Jn 2:12) et lors du prêche sur le pain de vie (Jn 6:24sq).

L'archéologie atteste une occupation de l'endroit à partir du IIe avant l'Ère commune, ce qui explique qu'il n'apparaît pas dans la bible hébraïque. Cet endroit apparaît 16 fois dans les évangiles canoniques (4-3-4-5), mais nulle part ailleurs dans le Nouveau Testament.

désert

Le désert est, avec la montagne, un endroit très flou pour les évangiles.

La figure de Jean le baptiste est fortement associée au désert. Dans le récit de l'enfance de Luc, l'annonciateur de Jésus vit dans les déserts jusqu'à sa présentation à Israël. Peu avant le baptème de Jésus), les quatres évangiles canoniques le présente qui prêche, voire «crie dans le désert» (Mt 3:1-3, Mc 1:3, Lc 3:4, Jn 1:23). Marc le fait même baptiser dans le désert (1:4).

Après son baptème, Jésus est emmené par l'Esprit dans le désert pour y être tenté par le diable durant quarante jours. Ensuite, c'est souvent pour échapper à la foule qu'il s'y rend. Ayant guéri une foule de démoniaques, il se lève très tôt pour filer dans un lieu désert. Découvert, il explique qu'il doit également aller dans d'autres villes. Il repart dans des «lieux déserts» après la grande rénommée acquise pour avoir guéri un lépreux (Mc 1:35-39,45, Lc 4:42-44, 5:15-16).

N'ayant pu échapper à la foule, la première multiplication des pains a lieu dans un désert pour les synoptiques (Mt 14-31, Mc 6:31-44, Lc 9:10-17), sur une montagne pour le quatrième évangile (Jn 6:1-13). La seconde, connue des seuls Matthieu et Marc, a également lieu dans un désert (Mt 15:32-39, Mc 8:1-10).

Jamais ces désert ne sont situés. Par contre, Jean situe Ephraïm comme étant voisine du désert, comme si un désert situait mieux une ville qu'une ville ne situe un désert (Jn 11:53).

Le désert est parfois utilisé dans les rappels de la Bible, comme Moïse et la traversée du désert (Jn 6:31), ou dans les paraboles, comme celle où un berger y délaisse son troupeau pour partir à la recherche de la brebis perdue (Mt 18:12, Lc 15:4). Cela relativise un peu la notion de désert, car il ne semble pas très avisé de faire paître des brebis dans un désert au sens strict.

Emmaüs [carte]

Seul Luc parle de ce village, avec deux pèlerins qui s'en retournent après la mort de Jésus ; Marc se borne à parler de deux disciples qui sont en chemin pour la campagne (Mc 16:12-13) sans nommer l'endroit.

Le premier livre des Macchabées cite trois fois le sud d'Emmaüs comme lieu de campement militaire (1 Macchabées 3:40, 3:57 et 4:3), une quatrième fois précisant que Bacchidès, général syrien, en fait un lieu fortifié (1 Macchabées 9:50).

Flavius Josèphe précise que la place fut incendiée par les Romains en 4 avant notre ère (Guerre des Juifs 2-V-1). Caligula la renomma Nikopolis en 37. Une légion romaine y campe lors de la guerre qui se terminera par la prise de Jérusalem en 70. La place aurait à ce moment été dévastée, et c'est peut-être alors qu'Emmaüs est devenu un village.

Gadara ou Gérasa

Après l'apaisement de la Mer de Galilée, Jésus et les apôtres accostent à l'est du Jourdain, sur le rivage des Gadaréniens – ou Géraséniens: cela dépend de la traduction et du synoptique – pour expulser les esprits d'un démoniaque selon Marc et Luc (Mc 5:1-20, Lc 8:26-39) ou de deux selon Matthieu (Mt 8:28-34). Gadara est censée se situer à 5 Km du rivage, mais si Gérasa se rapporte à l'actuel Jerash, la ville est bien plus lointaine, et on peut se demander ce que font Jésus et les apôtres aussi loin de Galilée ou de Judée.

Mont des Oliviers

Le mont des Oliviers avait déjà été mentionné en Jean lors du pardon conféré à la femme adultère, mais ce passage, connu de Jean seul, n'existe pas dans les manuscrits les plus anciens (Codex Sinaiticus et Vaticanus) qui datent du IVe siècle.

Cet endroit fait une entrée assez tardive dans l'évangile, avec l'épisode de l'entrée à Jérusalem (les rameaux), en Mt 21:1 (sur 28 chapitres), en Mc 11:1 (sur 16), Lc 19:29 (sur 24) et Jn 12:9 (sur 21). Ce lieu est associé à Bethphagé et Béthanie chez Marc et Luc, à Bethphagé seulement chez Matthieu. Jean ne parle que de Béthanie.

Il est encore mentionné lors de l'annonce de la fin des temps que ne mentionnent que les synoptiques (Mt 24:1ss, Mc 13:1ss, Lc 21:15ss), lors du serment de Pierre (Mt 26:30, Mc 14:26, Lc 22:31, Jn 13:36), puis lors de la veille juste avant l'arrestation, où Luc précise qu'il s'agit du mont des Oliviers où Jésus avait ses habitudes (Lc 22:39), tandis que les deux autres synoptiques parle de Gethsémané, qui signifierait «Pressoir à huile» (Mt 26:36, Mc 14:32). Jean ne parle à ce moment que d'un jardin de l'autre côté du Cédron, alors qu'il a déjà mentionné plusieurs fois le mont des Oliviers.

montagne

La montagne, parfois haute, est avec le désert un lieu très imprécis dans les évangiles. Il ne s'agit pas seulement de la montagne des paraboles, qui peut signifier un lieu dangereux, mais des endroits que Jésus gravit.

Lors de la seconde tentation par Satan, Jésus est transporté par le diable sur une montagne très élevée (Mt 4:8) – ou est simplement élevé (Lc 4:4) –, d'où il peut contempler tous les royaumes du monde. Dans un passage connu de Luc seul, Jésus se rend à Nazareth où son prêche dans une synagogue est très mal reçu: l'assemblée veut le jeter de la montagne où la ville était bâtie (Lc 4:16-30), détail qui n'apparaît jamais dans les autres mentions de ce lieu.

C'est sur une montagne que Jésus prie avant de nommer ses douze apôtres (Lc 6:14-15, Mc 3:13-19), il redescend avec eux sur un plateau pour de nombreuses guérisons et son discours sur les béatitudes (Lc 6:17ss), alors que Matthieu, pour qui le choix des apôtres s'est fait plus tard, fait monter Jésus pour échapper à la foule et enseigner ses disciples (Mt 5:1). Avant que Jésus ne marche sur les eaux, Jean parle également de la montagne comme un lieu pour échapper aux gens (Jn 6:14-15).

Il y a aussi cette étrange histoire de pourceaux qui paissent dans la montagne (Mc 5:11, Lc 8:32), dans lesquels Jésus transfère les esprits impurs ensuite précipités dans la mer par les pentes escarpées (Mt 8:32, Mc 5:13, Lc 8:33), ce qui ne semble pas compatible avec la géographie de la région s'il s'agit du lac de Tibériade.

La multiplication des pains commune aux quatre évangiles (pas le doublet chez Marc et Matthieu) se passe sur une montagne selon Jean mais dans un lieu désert chez les synoptiques. La transfiguration se passe sur une montagne (Lc 9:28-36), que les deux autres synoptiques qualifient de haute (Mt 17:1-9, Mc 9:2-10) ; Jean n'en parle pas.

Enfin, la séparation de Jésus ressuscité se fait chez Matthieu sur la montagne de Galilée désignée par Jésus (mais que l'évangile ne nomme pas). Chez Luc au contraire, l'Ascension se fait près de Jérusalem. On ne peut que le supposer chez Marc. Jean n'en parle pas.

Naïn [carte]

Seul Luc parle de ce lieu, ville de Galilée où Jésus ressuscite le fils d'une veuve (Lc 7:11-17). Il ne se trouve nulle part ailleurs dans la Bible. Un lieu appelé Naïm existe actuellement à quelques kilomètres au sud de l'actuel Nazareth. Le cinquième chapitre du premier livre des Macchabées parle trois fois d'un Karnaïn.

Nazareth

Contrairement à la traduction de Segond, les plus récentes, comme celle de l'École biblique et archéologique de Jérusalem (pdf 7,5Mo), n'utilisent pas systématiquement l'appellation «Jésus de Nazareth» (Mt 21:11, Lc 2:39, Jn 1:45, Ac 10:37), mais plus souvent «Jésus le Nazarénien» (Mc 1:24, Mc 10:47, Mc 14:67, Mc 16:6, Lc 4:34 et Lc 24:19), ce qui peut s'expliquer par le fait que «Nazareth» est parfois remplacé par «Nazara» (Mt 4:13, Lc 4:16).

Dans cette même traduction, la mention «Jésus le Nazôréen» (Mt 2:23, Mt 26:71, Lc 18:37, Jn 18:5 et 7, Jn 19:19), reprise plusieurs fois dans les Actes des Apôtres, (Actes 2:22, Ac 3:6, Ac 4:10, Ac 6:14, Ac 22:8, Ac 26:9) pour un seul «Jésus de Nazareth» (Actes 10:37), renverrait pour les Actes au «parti des Nazôréens» (Actes 24:5).

Il existait par ailleurs le naziréat, un temps que les Nombres décrit comme consacré à Dieu (Nb 6:1-21) ; la future mère de Samson, stérile, est visitée par l'ange de Dieu qui lui dit que son fils sera naziréen dès le sein de sa mère jusqu'au jour de sa mort.

Le Nazareth contemporain ne semble pas avoir été l'endroit auquel les deux évangélistes de l'enfance font référence. Inconnu du reste du Nouveau Testament, la première mention de ce nom daterait du IIe siècle de notre ère ; nul n'a identifié par ailleurs l'emplacement de la falaise d'où Jésus aurait dû être jeté (Lc 4:28-30).

Sychar

Seul Jean parle de ce lieu, ville de Samarie où Jésus s'entretient avec une Samaritaine.

Tabor ou Thabor

Mont où la tradition situe la transfiguration et qui se situerait dans le sud-ouest de la Mer de Galilée, bien que cet endroit ne soit nullement mentionné dans le Nouveau Testament.