(...) la modernité, pour des raisons très compréhensibles, bousculent toutes les vieilles certitudes ; or, vivre dans le doute est une situation pénible pour beaucoup de gens ; c'est pourquoi un certain nombre d'organisations (et pas seulement religieuses) qui promettent de fournir ou de rétablir des certitudes ont un marché tout prêt qui s'ouvre à elles.
Le vray champ et subject de l'imposture sont les choses inconnuës. D'autant qu'en premier lieu l'estrangeté mesme donne credit ; et puis, n'estant point subjectes à nos discours ordinaires, elles nous ostent le moyen de les combattre. A cette cause, dict Platon, est-il bien plus aisé de satisfaire parlant de la nature des Dieux que de la nature des hommes, par ce que l'ignorance des auditeurs preste une belle et large carrière et toute liberté au maniement d'une matière cachée.
Il advient de là qu'il n'est rien creu si fermement que ce qu'on sçait le moins, ny gens si asseurez que ceux qui nous content des fables, comme Alchimistes, Prognostiqueurs, Judiciaires, Chiromantiens, Medecins, « id genus omne ».
Il semble d'ailleurs que l'idée même de tolérance ait été l'objet d'un curieux détournement. Machine de guerre mise en place par les philosophes du XVIIIe siècle vis-à-vis d'une église abusant de ses pouvoirs de coercition, l'idée a été retournée par l'église contemporaine à son seul profit. En ce sens que toute croyance affichée est considérée comme normale alors que tout athéisme proclamé est perçu comme sectaire, et ce jusqu'au sein même de la gauche...
Douter de tout et tout croire, ce sont des positions également commodes, qui l'une et l'autre nous dispensent de réfléchir.
Les faits ne pénètrent pas dans le monde où vivent nos croyances, ils n'ont pas fait naître celles-ci, ils ne les détruisent pas; ils peuvent leur infliger les plus constants démentis sans les affaiblir, et une avalanche de malheurs ou de maladies se succédant sans interruption dans une famille ne la fera pas douter de la bonté de son Dieu ou du talent de son médecin.
Ce qui m'intéresse rétrospectivement, dans ma mésaventure gurdjieffienne, c'est l'expérience que je fis sur mon propre cas de l'aptitude des hommes à se persuader de la vérité de n'importe quelle théorie, de bâtir dans leur tête un attirail justificatif de n'importe quel système, fût-ce le plus extravagant, sans que l'intelligence et la culture puissent entraver cette intoxication idéologique.
La croyance en la fortune est une marque d'orgueil et, de ce fait, est antiscientifique. Les dieux ont les yeux fixés sur moi. Ils me veulent du bien... ou bien ils me veulent du mal ; en tout cas, je ne passe pas inaperçu.
Il y a une constellation dans le ciel qu'il a plu à quelques personnes de nommer balance, et qui ressemble à une balance comme à un moulin à vent. La balance est le symbole de la justice : donc ceux qui naîtront sous cette constellation seront justes et équitables. Il y a trois autres signes dans le Zodiaque, qu'on nomme l'un Bélier, l'autre Taureau, l'autre Capricorne, et qu'on eût pu aussi bien appeler Eléphant, Crocodile, et Rhinocéros : le Bélier, le Taureau et le Capricorne sont des animaux qui ruminent : donc ceux qui prennent médecine, lorsque la lune est sous ces constellations, sont en danger de la revomir. Quelques extravagants que soient ces raisonnements, il se trouve des personnes qui les débitent, et d'autres qui s'en laissent persuader.
Il en va de la faillibilité permanente comme de l'infaillibilité : ni l'une ni l'autre ne sont le privilège de quelques-uns ou même d'un seul. Mais, si pour la deuxième, cela peut sembler une évidence, en ce qui concerne la première l'on y prête beaucoup moins d'attention. C'est pourquoi je me permettrai de rappeler ici que personne n'a le privilège de toujours se tromper. Même un astrologue ou un voyant fera quelquefois des prédictions qui se révéleront justes par la suite.
(...) tout aveugle et menteur qu'est cet art
Il peut frapper au but une fois entre mille :
Ce sont des effets du hasard.
L'entêtement pour l'astrologie est une orgueilleuse extravagance. Nous croyons que nos actions sont assez importantes pour mériter d'être écrites dans le grand-livre du Ciel. Et il n'y a pas jusqu'au plus misérable artisan qui ne croie que les corps immenses et lumineux qui roulent sur sa tête ne sont faits que pour annoncer à l'Univers l'heure où il sortira de sa boutique.
Dans le journal du jour, votre horoscope vous met en garde (vous et les quelques trois cents millions de personnes qui sont nées sous le même signe) contre l'éventualité d'un accident. Et ça ne rate pas, vous glissez et vous faites une chute. Tant crie-t-on Noël qu'il vient!... L'astrologie, ce n'est pas si creux que ça, en définitive... Mais est-ce bien sûr ? Pourriez-vous jurer que vous seriez tombé si vous n'aviez pas lu cette prédiction ? Ou si vous étiez entièrement convaincu de la parfaite inanité de l'astrologie ? Après coup, il n'est évidemment pas possible, hélas! de répondre à la question.
[La revue Planète] est une invitation à la contemplation passive du possible pour ceux qui soupçonnent déjà, par paresse ou par découragement, que les propositions d'actions d'autres sortes relèvent de l'escroquerie ou de la maniaquerie. Dans ce sens Planète devient un confortable moyen d'évasion pour les autodidactes de l'occulte, une dangereuse université du poujadisme métaphysique.
Pourquoi le nazisme? Parce que Hitler croyait à la théorie de la glace
éternelle et à la concavité de la Terre, nous dit
Planète : vous n'y aviez pas pensé, et pourtant cela explique tout.
C'est possible. Mais la revue Planète a-t-elle déjà
songé à l'idée que le nazisme réalisait, dans des
conditions historiques précises, les aspirations d'une classe dominante
prête à accepter toutes les fantaisies sur la concavité de la Terre,
pourvu que les événements suivent un certain cours? A force de penser
que tout est possible, on risque d'occulter ce qui a réellement
été possible et qu'on a pu vérifier.
[Texte écrit en 1963]
Est-ce que les pyramides en carton peuvent réellement affûter les lames de rasoir qu'on place dessous ? Combien de semaines faut-il attendre avant d'abandonner ? Et si on abandonne et qu'un ami vient raconter que ça marche pour de bon si on place un oeuf sur le plat à chaque coin de la pyramide ? Vous allez reprendre les choses à zéro et refaire l'expérience avec autant de sérieux ? Pourrez-vous une seule fois rejeter d'emblée une allégation ?