Par www.jchr.be © 2002 SABAM
Voici un mail reçu le 16 mars 2001. Le texte initial (probablement d'origine nord américaine) est reproduit en gras, accompagné de mes commentaires.
Il y a un problème « de taille » à ce genre de réduction : un pour cent d'exclus de 100 serait socialement mort, alors que 1% de 6 milliards fait une population d'à peu près la France, ou le Royaume-Uni. Une population de huit africains ne pourraient certainement pas survivre: y aurait-il seulement parmi ces huit personnes un couple en âge de procréer, sans compter les problèmes de consanguinité à la deuxième génération? C'est un pari risqué de réduire l'échelle de façon si drastique.
On devine sans peine l'origine du rédacteur ou de la rédactrice du texte : séparer en blancs et non-blancs, chrétiens et non-chrétiens, hétérosexuels et homosexuels est bien une problématique d'occidental chrétien blanc. Pourquoi pas diviser le monde en musulmans et non musulmans, noirs et non noirs, brahmanes et non-brahmanes, Dangaleat et non Dangaleat ?
D'un autre côté, il n'y aurait pas plus d'un milliard deux cents mille chrétiens au monde (soit 20%) ; le pourcentage d'homosexuels semble fortement exagéré: il s'agit de chiffres qui ont été cités pour le monde occidental dans les années 70, rien ne dit que le pourcentage est uniforme dans le monde.
Non : les USA (274 millions) et les canadiens (30 millions) ne totalisent que 5% des 6 milliards d'êtres humains sur la terre. Ces deux pays d'Amérique du Nord sont donc surestimés dans le calcul. Cette réduction en arrive donc à la conclusion qu'il n'y a pas de pauvres aux USA, et qu'il n'y a pas de riches ailleurs...
Quelle est la définition de la mauvaise maison ? Celle qui ne ressemble pas à la maison occidentale ?
Pour information, voici les chiffres donnés par l'UNESCO sur la capacité à lire des citoyens de par le monde. On peut imaginer que l'institution ou les pays ont avantage à forcer un peu les chiffres. Néanmoins :
| Estimated adult literacy rates 1995 | |
| WORLD TOTAL | 72,2 % |
| More developed regions and countries in transition | 98,1 % |
|
Less developed regions Sub-Saharan Africa Arab States Latin America/Caribbean Eastern Asia/Oceania of which: China Southern Asia of which: India |
63,4 % 50,1 % 45,9 % 86,4 % 77,3 % 73,7 % 41,0 % 42,5 % |
| Least developed countries | 38,0 % |
Source : http://www.unesco.org/education/information/wer/htmlENG/tablesmenu.htm
Comme la majorité des occidentaux qui se nourrissent très mal, quoique dans l'autre sens !
Faire naître et mourir le même nombre d'individus (1 par an dans le texte) est absurde puisque le monde est en croissance, c'est donc qu'il naît plus de monde qu'il n'en meurt.
Voyons ce que cela donne avec les taux officiels. Comme le taux de
mortalité mondiale est de 9 pour mille, cela veut dire qu'il y aurait
un peu moins d'un mort pour cent personnes par année ; un taux de
natalité mondial de 23 pour mille, signifie plus de deux naissances
dans le même temps. Puisqu'en tout temps, on assisterait à une
mort et à une naissance, un accouchement durerait à peu
près 5 mois tandis que l'agonie un peu plus d'un an !
(Source des taux de mortalité et natalité :
http://www.ined.fr/population-en-chiffres/monde/index.html)
Un seul pour les 6 (ou plutôt 5) riches américains ? Ils vont s'entretuer, ou apprendre à partager !
Ça doit être un Master à Harvard. Un Asiatique, un Africain, un Européen, ou un des 5 ou 6 riches Américains ?
...d'accepter et de comprendre quoi ? Cette comptabilité absurde ne fait qu'embrouiller les choses.
Il meurt 9 millièmes de 6 milliards d'individus par an, soit 54 millions d'individus. Cela fait bien un million par semaine. Si l'on veut vraiment se donner mauvaise conscience de vivre, on peut dire que ces 54 millions de décès par an donnent 102 morts par minute, soit près de deux par seconde.
On admet volontiers que la santé est un état d'équilibre (définition de l'Organisation Mondiale de la Santé), mais parler de « plus de santé que de maladie » laisse poindre qu'au mieux, on est toujours un malade en sursis. C'est à peu près ce que disait le Docteur Knock en 1923 : « Toute personne bien portante est un malade qui s'ignore » (Jules Romain) !
On ne meurt cependant pas seulement de maladie mais aussi de vieillesse. Et l'on meurt également de guerre, d'accident de travail, d'insalubrité, de négligence d'autrui (causes sociales). Faut-il accepter cela aussi ?
Je trouverai toujours plus malchanceux que moi. Est-ce que cela doit me suffire pour « accepter » et « comprendre » ?
... mais l'auteur oublie que la liberté de ne pas croire se paie souvent plus cher encore.
Ce qui veut dire que les 4,5 milliards d'humains des pays non-occidentaux vivent nécessairement sans confort, sans toit et sans nourriture suffisante ? Tant de misérabilisme est assez insultant pour les « pas-nous ».
92% de la population n'auraient même pas de menue monnaie... Cela laisse rêveur. Et c'est donc être privilégié que de faire partie de ce monde capitaliste ?
Le misérabilisme se fait moral, à présent. Il vaut quand même mieux avoir ses parents divorcés mais vivants que mort et mariés. Et la rareté n'est pas un critère de bonheur.
Faut-il avoir Internet pour être sûr que quelqu'un pense à nous ? Faut-il savoir lire pour être heureux ? Même si dans notre société occidentale c'est quasi indispensable, voilà un occidentalo-centrisme, un manque de relativisme qui surprend par rapport au début du message.
Pourquoi faut-il travailler, alors ? « Il faut pardonner », alors ? Quel est le lien avec les considérations précédentes ?
Après deux conseils stoïciens, deux suggestions frisant l'autisme.
Après un texte qui n'arrête pas d'expliquer que la majorité des gens meurt de faim sur terre, voilà qui peut apparaître un peu cynique de la part d'un occidental gavé.
...comme si personne ne le recevait ?
Le petit chantage de ce genre de « letter chain » est différent : ne fais pas cela pour toi, mais pour les autres.
Tu parles, j'ai perdu ma soirée à te répondre. Mais tu as raison, ce mail m'a fait réfléchir.
A première vue, il s'agit de considérations humanitaires plutôt qu'humanistes, mais surtout occidentalocentristes, et qui s'avèrent assez vite empreintes de culpabilité. Pour nous prêcher ensuite une morale stoïcienne, prônant la compréhension et l'acceptation.
Le plus étonnant, c'est que ce discours philosophique passe par une mise en chiffres (désir d'objectivité ?), mais ces chiffres se sont révélés le plus souvent imprécis, si pas fantaisistes.