Il est de ces phrases d'auteurs très célèbres, dont on ne précise malheureusement jamais les sources, comme si elles étaient perdues à jamais. Qui peut assurer qu'elles n'ont pas été inventées?
Selon la publicité d'une secte scientiste [1], l'illustre savant aurait affirmé que
Nous n'utilisons que 10% de notre cerveau.
tout en taisant le fait que le physicien n'était nullement neurologue et que la neurologie a peut-être changé d'avis depuis 1955, qu'on peut se demander comment on a pu quantifier ces performances et ce qu'elles recouvrent (rapidité, nombre de neurones, possibilités?).
Comme beaucoup d'astrologues, Elizabeth Teissier reprend cette citation souvent répétée et attribuée au savant:
L'astrologie est une science en soi, illuminatrice. J'ai beaucoup appris grâce à elle et je lui dois beaucoup. [La citation se termine généralement ici] Les connaissances géophysiques mettent en relief le pouvoir des étoiles et des planètes sur le destin terrestre. A son tour, en un certain sens, l'astrologie le renforce. C'est pourquoi c'est une espèce d'élixir de vie pour l'humanité. [2]
Mais, pas plus que chez un quelconque auteur de manuel d'astrologie pratique, on n'en retrouve la source, ce que pourtant on aurait pu être en droit d'attendre de la part d'une thésarde.
1. Je fais violence au principe de toujours citer les sources:
pas de publicité pour cette secte particulièrement dangereuse.
2. Germaine Hanselmann (alias Elizabeth Teissier), Situation épistémologique
de l'astrologie à travers l'ambivalence fascination/rejet dans les sociétés postmodernes,
thèse de doctorat, p17.
Voir aussi l'opinion de Pierre Lerich dans les Cahiers Clairhaut 114, août 2006.
Le cas de l'écrivain et Ministre des Affaires Culturelles de 1958 à 1969 est plus délicat. On a tous entendu le lapidaire:
Le XXIe siècle sera religieux [ou spirituel, voire mystique] ou ne sera pas. [1]
Il semblerait qu'elle n'ait jamais été prononcée. La prise de position la plus proche que l'on connaisse vient d'une interview de 1955:
Le problème capital de la fin du siècle sera le problème religieux. [2]
Ce qui n'est que superficiellement la même chose: on y parle d'un côté d'une nécessité, la condition de possibilité du XXIe siècle, et de l'autre, d'un problème religieux, pas d'une solution.
Dernièrement, une nouvelle version de la problématique est apparue sous la forme d'une exergue à toutes les retranscriptions des émissions Noms de Dieux d'Edmond Blattchen:
Je pense que la tâche du prochain siècle, en face de la plus terrible menace qu'ait connue l'humanité, va être d'y intégrer les dieux. [3]
On pourrait se demander dans quelle mesure les athées notoires (on pensera à François Cavanna et à Anne Morelli) ayant participé à cette émission ont été prévenus de ce fait. Toujours est-il que cette citation non référencée est tronquée, car elle a vraisemblablement pour origine une autre prise de position d'André Malraux lors d'une autre interview de 1955:
Je pense que la tâche du prochain siècle, en face de la plus terrible menace qu'ait connue l'humanité, c'est-à-dire la perte de toute notion profonde de l'homme, va être d'y intégrer les dieux. [4]
Quel peut être l'intérêt d'éliminer ce petit bout de phrase « c'est-à-dire la perte de toute notion profonde de l'homme » (soulignement pour l'occasion), alors qu'il nous donne une information intéressante sur la « menace » qui nous guette? C'est que plus une phrase est explicative et contextualisée, plus elle est risquée et perdra son pouvoir évocateur et prophétique.
D'autre part, le slogan initial n'est que le condensé approximatif de cette dernière citation, car on ne peut rapprocher qu'abusivement dieux (le pluriel ajoutant beaucoup d'indétermination à cette notion) et religieux.
D'une manière générale, il faut se méfier des citations non référencées. Les deux citations dont on connaît la source proviennent d'un article d'Espace de Libertés [5] et d'un livre d'Hervé Hasquin [6] pour qui les deux prises de position avérées signifient simplement que le problème religieux sera un élément essentiel de la société de demain et que nous n'échapperons pas à ce débat.
Cette phrase n'a par exemple pas été prononcé lors de la Radioscopie que Jacques Chancel [7] où Malraux se montre très agnostique. Par ailleurs, la rumeur existant déjà de son vivant, Malraux a explicitement nié la parternité de cette phrase lors d'un entretien avec Pierre Desgraupe [8]:
Je n'ai jamais dit cela car je n'en sais rien. Ce que je dis est plus incertain. Je n'exclus pas un événement spirituel à l'échelle planétaire.
Voir aussi un article sur info-sectes.ch
Certains sceptiques au paranormal (en général des astronomes) citent volontiers Voltaire:
Un astrologue ne saurait avoir le privilège de se tromper tout le temps.
Cette citation ressemble fortement à la prise de position d'Henri Broch:
(...) personne n'a le privilège de toujours se tromper. Même un astrologue ou un voyant fera quelquefois des prédictions qui se révéleront justes par la suite. [1]
On trouve dans le Dictionnaire philosophique:
Que de deux astrologues consultés sur la vie d'un enfant et sur la saison, l'un dise que l'enfant vivra âge d'homme, l'autre non ; que l'un annonce la pluie, et l'autre le beau temps, il est bien clair qu'il y en aura un prophète.
L'idée se trouvait déjà dans l'envoi de la fable de la Fontaine consacrée à l'horoscope [2]:
tout aveugle et menteur qu'est cet art
Il peut frapper au but une fois entre mille:
Ce sont des effets du hasard.
Quelle peut être l'intérêt de ne pas citer les sources? Cette pratique permet:
Ce n'est pas parce que les sceptiques tombent parfois dans le même travers d'une citation invérifiée qu'il s'agit du même phénomène: il ne s'agit en l'occurrence pas d'un appel à un scientifique pour une parascience qu'il n'a probablement jamais testée ni à la « prophétie » d'unintellectuel un peu grandiloquent, mais de l'exposition d'une idée, d'un argument qui incite à la prudence et à l'esprit critique.