Le «Crépuscule d'une Idole. L'affabulation freudienne» de Michel Onfray

Ce texte a été écrit en août 2010, quelques mois après la sortie du livre du philosophe. Il a été corrigé et complété à partir d'un nouvel exemplaire acquis en septembre 2012, et mis en ligne en octobre 2012.

QUI a (vraiment) lu le «Crépuscule d'une Idole» de Michel Onfray ? Peu de monde semble-t-il. Ni Zemmour, qui prétend toujours lire les livres qu'il critique («On n'est pas couché», France2, 8 mai 2010), ni les détracteurs (Roudinesco, de Amorim, Miller…) qui dénoncent volontiers un livre «écrit dans l'urgence», ni les blogueurs, à de trop rares exceptions.

Un indice ? Personne (sauf ici) n'a relevé que Michel Onfray a systématiquement utilisé «géocentrisme» pour «héliocentrisme» :

[…] car comme personne ne doute aujourd'hui du géocentrisme, la psychanalyse n'était pas présentée comme l'hypothèse d'un homme, sinon la fiction d'un philosophe, mais comme un bien commun, une vérité d'ordre général. [Onfray 2010a:23]

Freud emprunte cette métaphore à Cremonini qui refusait de regarder dans la lunette de Galilée et s'interdisait de la sorte d'accéder à la preuve de la validité de la thèse géocentrique. [Onfray 2010a:37]

La troisième blessure narcissique, on la connaît désormais : après le géocentrisme copernicien, l'évolutionnisme darwinien, il s'agit donc de la psychanalyse freudienne. [Onfray 2010a:81]

[…] la vérité scientifique du psychanalyste diffusée sur la terre entière comme une découverte assimilable à celle du géocentrisme de Copernic, ou de l'évolutionnisme de Darwin […] [Onfray 2010a:197]

Le géocentrisme n'est pas un mythe forgé par Copernic, l'évolution des espèces n'est pas un mythe inventé par Darwin […] [Onfray 2010a:200]

Parle-t-on de croire au géocentrisme de Copernic comme on croirait à la fable chrétienne de la création du monde dans la Genèse ? [Onfray 2010a:388]

Non pas qu'il confonde les concepts, Onfray sait bien que Copernic a considéré que ce n'était plus la terre, mais le soleil qui était au centre de l'univers :

La première [blessure] […] est due à Copernic et à sa preuve que la Terre ne se trouve pas au centre du monde [Onfray 2010a:80]

Difficile d'imaginer une ignorance de racines grecques dont l'une est pourtant assez évidente (géographie, géologie…), un malencontreux «chercher/remplacer» ou plus encore six grosses distractions. Il est incompréhensible que l'auteur se soit relu si superficiellement, et que les correcteurs aient laissé passer cette erreur systématique (le texte renferme par ailleurs très peu de coquilles). Il est possible que le regard d'un lecteur peu féru d'astronomie glisse très vite sur les termes techniques pour se raccrocher au plus tôt à ce qui est mieux connu.

La correction a également laissé passer un emploi pour le moins problématique de «prosaïque» :

La réalité, rarement prosaïque, ennuie les auteurs de légende, ils préfèrent une narration mirifique dans laquelle triomphent l'imaginaire, le souhait et le rêve. [Onfray 2010a:44]

L'explication est moins prosaïque que la légende […] [Onfray 2010a:305]

Prosaïque signifie terre-à-terre, banal, vulgaire, mais est pourtant utilisé ici dans le sens de «lyrique» ou «romanesque». Il s'agit donc là d'un nouveau contresens évident. Terminons avec cette formulation pour le moins maladroite, car l'évolution n'a pas commencé avec les primates :

[…] en vertu d'une loi de la nature nommée l'évolution des espèces, [l'homme] se trouve au bout d'un processus dont l'origine est un singe. [Onfray 2010a:81]

Ce genre d'erreur est typique d'un manuscrit : écrire requiert énormément de temps et est source de préoccupations diverses, sans parler de la distraction, humaine paraît-il. Un mauvais point pour Grasset, dont le métier est de faire attention à ce qu'il édite, et notammant de faire corriger les coquilles – que les freudiens éléveront au rang de «lapsus révélateur» :

[…] monopole sexuel du mère sur les femmes dans la horde primitive […] [Onfray 2010a:217]

Un mauvais point surtout pour les chroniqueurs, qui lisent souvent en diagonale, ou les autres lecteurs et blogueurs, qui achètent peut-être plus les livres qu'ils ne les lisent, ou qui ne s'intéressent qu'à ce qu'ils veulent trouver. Supposer un esprit chevaleresque chez les détracteurs d'Onfray, dédaignant cette critique facile, semble plus hasardeux.

Plus dérangeante est l'agressivité inutile dans cet avertissement :

Rappelons aux cervelles formatées que le nietzschéisme ne se définit pas comme une reprise pure et simple de toutes les pensées de Nietzsche [Onfray 2010a:68]

On y retrouve assez mal le pédagogue suffisamment peu élitiste pour ouvrir une Université populaire en province et y contribuer à titre gracieux : le propos est méprisant, et s'adresser de la sorte à des personnes que l'on veut détromper, très maladroit. Il était si évident de prendre pour exemple le platonisme, retravaillé à travers les siècles, ou le marxisme, auquel Marx n'aurait pas souscrit si l'on en croit une lettre qu'Engels a adressée à Bernstein en 1882. Mais on aimerait surtout connaître le choix qu'Onfray opère parmi les aphorismes et inventions de Nietzsche.

Cette critique de la forme, également valable pour la seconde édition, n'aurait pas dû être la première faite à une œuvre de la pensée, elle n'avait comme but que de montrer qu'on ne (se re)lit jamais assez soigneusement. Il est évident que le fond importe bien plus.

Le livre

Onfray affirme que par sa trop grande volonté de créer une nouvelle science, Freud a toujours préféré ses fantasmes à la réalité, inventant les faits, ou les escamotant ; qu'il a beaucoup plagié, c'est-à-dire repris à son compte beaucoup de théories existant déjà à l'époque ; que les théories qu'il a inventées ne sont nullement issues de faits cliniques mais plutôt de sa propre histoire.

Pour ce faire, Onfray commence par inventorier une série d'images d'Épinal, qu'il conteste en les confrontant principalement à l'œuvre de Freud et à sa correspondance, notamment aux lettres qu'il a écrites à Fliess (Freud a détruit les lettres reçues de ce dernier) ; par une critique interne des écrits de Freud, Onfray tente de montrer que le découvreur de la psychanalyse aurait en fait constamment réécrit l'histoire à sa plus grande gloire, relayé par les premiers biographes et les historiens freudiens actuels.

Les scories d'écriture mises à part, le livre est d'une grande clarté. Argumenté et vérifiable, l'auteur cite et référence les faiblesses, contradictions et horreurs qu'il pense pouvoir retirer de la littérature de Freud ainsi que de sa correspondance.

Relever de façon précise les erreurs, exagérations ou affabulations d'Onfray aurait dû constituer la première réponse au livre : un critique construit toujours une thèse à sa façon, à partir de phrases choisies et assemblées dans le sens qui l'intéressera, il est donc possible de remettre en cause cette construction, proposer des contre-exemples ou d'autres interprétations…

Les rejets

Pour qu'il y ait débat, il aurait fallu que les détracteurs argumentent. Ceux qui ont fait le plus de bruit n'ont en fait pas dit grand-chose.

Reprocher à Onfray qu'il n'est pas historien [Roudinesco 2010b, de Amorim 2010] est une réaction de mandarin. Cela confine d'ailleurs au corporatisme, et seuls les historiens et psychanalystes pourraient alors traiter de l'histoire de la psychanalyse.

Se borner à traiter ce livre de «haineux» est plutôt infantile [Roudinesco 2010b, de Amorim 2010] : le fait d'être meurtri n'est pas la preuve d'une intention malveillante d'autrui.

Constater qu'il n'y a rien de nouveau dans l'ouvrage ne justifie rien en soi si l'on n'a pas correctement répondu aux ouvrages préalables. Que fut-il répondu au «Livre noir de la psychanalyse» paru en 2005 ? Qu'il était haineux, d'une rare violence, que tout y était faux, délirant, écrit par des comportementalistes révisionnistes, concurrents de la psychanalyse [Roudinesco 2005].

Enfin, comparer l'ouvrage à une entreprise parricide [de Amorim 2010, Sibony 2010] suppose que Freud est notre père à tous et que sa théorie de l'œdipe est avérée et incontestable, ce qui ne va justement pas de soi pour ses détracteurs. Au mieux, ce sophisme fait penser à une des menteries du baron de Munchhausen, qui affirmait s'être extirpé d'un marécage en tirant sur sa propre tresse. Au pire, cela fait penser à ces croyants pour qui tout contradicteur est nécessairement un envoyé du diable.

Même s'il était avéré qu'Onfray a un problème vis-à-vis de l'autorité – son œuvre peut s'interpréter en ce sens – cela pourrait expliquer sa motivation à agir, sans nécessairement invalider ses arguments : être hargneux ne signifie pas nécessairement avoir tort.

Finalement, ces accusations peu rationnelles, qui peuvent trahir une absence d'à-propos, un désarroi, ou un mépris, sont surtout pratiques en ce sens qu'elle dispensent de toute véritable argumentation.

Des critiques

S'il y avait un intérêt à écrire ce livre – l'histoire est une discipline en constante révision, et une science appartient à tout le monde – il pose néanmoins quelques problèmes méthodologiques.

La première critique à faire à l'essai est son monologisme cartésien, un défaut qui a traversé la philosophie classique et auquel Onfray n'échappe pas. On se souviendra d'un Descartes repensant le monde seul «dans son poële», à l'abri de toute considération extérieure, convaincu qu'un esprit isolé du monde (le sien en occurrence) pourrait appréhender la réalité de façon objective. Cette illusion remonte au moins à Platon, pour qui il suffit d'avoir un cou bien entraîné à se tordre pour contempler la réalité plutôt que de se contenter de ses pauvres ombres au fond de la caverne. Il semble qu'on n'échappe pas facilement à vingt-cinq siècles d'idéalisme.

Onfray pense donc qu'il suffit à un individu de relire l'intégrale de Freud et sa correspondance pour construire une thèse. Ainsi, les détracteurs d'Onfray n'ont pas tort d'affirmer que le rejet de Freud n'est pas nouveau. Il ne cite Le dossier noir de la psychanalyse que pour admettre qu'il ne l'avait pas lu lors de sa sortie à cause de la critique au vitriol de Roudinesco dans L'Express lors de sa sortie en septembre 2005 [Onfray 2010a:585-586]. Il ne semble pas l'avoir lu par la suite, parce qu'il ne le cite nulle part dans Le crépuscule d'une idole.

De la même manière, neuf lignes lui suffisent pour expédier Les illusions de la psychanalyse (1980) de Jacques Van Rillaer, qu'il présente comme un psychanalyste repenti dont le propos «part joyeusement dans tous les sens» [Onfray 2010a:587]. Cet ouvrage propose pourtant la thèse d'un Freud s'abreuvant aux idées du temps (et plus précisément de Nietzsche), ayant donc peu innové, tirant plusieurs théories disparates à partir d'un seul et même cas (éventuellement réduit à son exposé par un tiers), adepte de numérologie, truquant ses «données»… Van Rillaer a par ailleurs déjà contesté les réponses traditionnelles des freudiens, pour qui leur pratique est un rempart contre le totalitarisme, tandis que la critique est nécessairement l'œuvre d'ignorants mal intentionnés. Onfray aurait gagné du temps en lisant préalablement ces deux livres.

Avoir volontairement ignoré ces deux ouvrages semble motivé par la méthode de la table rase. Reprendre, élaguer, améliorer, bref construire à partir des prédécesseurs ne fait pas partie de la méthode d'Onfray : sa philosophie n'est pas dialogique. Le biais de ce genre de pratique est de réinventer la roue : si Onfray est un jour célébré comme un grand penseur du XXIe siècle, la critique du XXIIe n'aura aucune difficulté à montrer qu'il a en fait quasiment tout copié sur ses prédécesseurs.

En cela, la critique de Roudinesco («l'ouvrage est dénué de sources et de notes bibliographiques», Roudinesco 2010b) ne porte pas tout-à-fait à faux : si Onfray consacre effectivement vingt pages d'écriture très serrée à l'exploration de la littérature existante, il ne s'agit pas stricto sensu d'un index des ouvrages auquel le texte renvoie, il est donc impossible de savoir avec exactitude la part reprise de ces ouvrages. Rappelons toutefois que les extraits de l'œuvre de Freud et de sa correspondance sont clairement référencés.

Et finalement, ce livre trahit une conversion : en 2005, Onfray n'avait pas acheté le Livre noir de la psychanalyse à cause d'une recension au vitriol de l'historienne de la psychanalyse Roudisnesco [Onfray 2010a:585], ce qui traduit une certaine autorité de cette dernière sur le philosophe. En (re)lisant (seul) Freud en 2009, il conçoit son erreur et part déboulonner l'imposteur.

Un débat escamoté

Ce non-dialogue persistant ne permet pas de clarifier le débat sur le statut et l'utilité de la psychanalyse.

En remontant aux écrits de Freud, on devine une anthropologie. Par le mythe de la horde primitive, la psychanalyse freudienne établit que le patriarche se réservait toutes les femelles, et que la révolte des fils, passant par le meurtre et la consommation du père, a instauré la prohibition de l'inceste, et dès lors la morale. Un bon siècle d'ethnologie n'a guère, voire pas du tout, retrouvé trace de ce mythe forgé par Freud. La prohibition de l'inceste est-elle inhérente à l'être humain et de ce fait universelle ? Si les anthropologues, à la suite de Claude Lévi-Strauss, admettent que toute société réprime l'inceste (avec toutefois des exceptions), ils constatent surtout que sa définition peut varier d'une société à l'autre. Le monde est très divers, et les grandes généralisations facilement abusives.

La psychanalyse est également une psychologie, une «science de l'esprit» parmi d'autres. Les concepts comme l'«œdipe», les topiques «conscient / préconscient / inconscient» et «ça / moi / surmoi», la dualité «éros / thanatos»… sont-elles des hypothèses intéressantes, permettant de mieux comprendre les humains ?

Selon un grand penseur du tournant du XXe (Poincaré 1904), le scientifique a le choix de ses hypothèses, leur utilité étant finalement la seule juge ; par exemple, si l'hypothèse de l'éther ne se révèle plus utile, elle doit finir par être rejetée. Dit de façon plus actuelle : on ne peut jamais reprocher à un auteur de choisir un paradigme, se rappelant qu'il est transitoire. Dans cette mesure, un Freud ayant pris ses hypothèses pour la réalité ne doit pas nous étonner : il est baigné par le scientisme de son époque. Cette excuse vaudrait moins pour les freudiens contemporains, et l'éventuelle nécessité de défendre leur mentor à tout prix peut sembler pathétique.

Il peut également sembler assez hors-propos de faire le procès de la pensée freudienne un siècle plus tard, et faire les «gorges chaudes» de ses égarements : toute science commence par des énoncés à réviser, et si l'on s'en tenait aux opinions d'Aristote pour évaluer la physique, celle-ci serait jugée inutile et fausse. En ce sens, évaluer la capacité de la psychanalyse de se laisser critiquer, de se réformer et d'évoluer est certainement plus important que de faire le procès de son fondateur.

La question de savoir ce qu'il reste actuellement de la psychologie freudienne semble plus importante que du devenir de son anthropologie. Le Livre noir de la Psychanalyse (2005) répondait très négativement à cette question, en proposant comme solution les thérapies cognitivistes et comportementales. Des psychanalystes ont alors endossé le rôle de la victime : le «brûlot» n'était pour eux qu'une campagne publicitaire TCC tablant sur le dénigrement de la psychanalyse.

C'est que la psychanalyse est aussi cure, une pratique basée sur la liberté d'exprimer pensées et sentiments par la vertu de l'association libre, permettant un accès à l'inconscient, véritable maître du jeu. Cette pratique n'est certainement pas suffisante sans un cadre psychologique, mais elle permet de dépasser une théorie déficiente, que certains psychanalystes ne se privent pas de dépoussiérer ou de réactualiser (en privé ou dans leur cabinet).

Qui en veut à la psychanalyse ?

Le livre d'Onfray et les réactions inadéquates ne permettent nullement de débattre sur le statut de la psychanalyse, et continuent certainement de crisper les positions. La psychanalyse guérit-elle ? Freud lui-même aurait difficilement répondu en 1937 dans son Analyse terminable, analyse interminable ; pour Lacan, la guérison [ne] vient [que] de surcroît ; Miller estime que cette question, d'ordre comptable, ne concerne que les managers de la sécurité sociale… (Lanez 2005). Autant d'aveux d'impuissance ?

En 2004, un rapport de l'INSERM sur l'évaluation des thérapies psychologiques pointe la psychanalyse à la dernière place après les thérapies cognitivo-comportementales et les thérapies familiales. Commandé par Douste-Blazy, le rapport est finalement retiré du site du Ministère de la Santé. C'est à cette occasion que Miller a affirmé que la psychanalyse n'était en fait pas évaluable.

Le 26 janvier 2012, les psychanalystes Esthela Solano-Suarez, Éric Laurent et Alexandre Stevens ont demandé et obtenu de la justice qu'elle interdise le documentaire Le Mur de Sophie Robert tel qu'il avait été réalisé (Sastre 2012). Droit à l'image contre liberté d'informer, cela brouille un peu la relation bourreau / victime.

Plus récemment, la Haute Autorité Sanitaire de France recommande l'abandon des psychothérapies pour soigner l'autisme (Favereau 2012).

Selon le point de vue, on peut conclure à des attaques en règle contre psychanalyse, soit aux signes de son déclin, débat qui dépasse l'optique de cette page.

En conclusion…

Quelles que soient les motivations de Freud, devenir célèbre à l'instar de Copernic ou Darwin ou simplement faire fortune, c'est l'œuvre qui devrait importer. Une des thèses d'Onfray est que Freud a échoué dans sa prétention de fonder une science, mais titre sur l'aspect idole qu'il veut déboulonner («Le crépuscule des idoles. Comment philosopher à coups de marteau» est le dernier titre publié par Nietzsche, philosophe qui aurait influencé Freud et Onfray) et s'attaque plutôt au personnage qu'à la psychanalyse : qu'importe si l'homme a couché avec sa belle-sœur ? La moralité comme argument épistémologique…

De leur côté, les détracteurs d'Onfray s'attaquent à l'homme (ignorant, parricide, haineux…) plutôt que de répondre aux arguments de l'ouvrage sous le prétexte qu'il ne propose rien de neuf. Le même argument ad hominem (dénigrer la personne pour discréditer le propos) semble à l'œuvre des deux côtés. Match nul? Débat stérile en tout cas, qui frustre ceux qui s'intéressent aux idées plutôt qu'aux polémiques.

Le premier intérêt du «Crépuscule d'une idole» est qu'il traverse l'œuvre en en extrayant le plus problématique : qui a pris le temps, même chez les psychanalystes, de lire tout Freud? Par ailleurs, il semble y avoir du nouveau, notamment au niveau de l'édition en 2006 de la correspondance complète de Freud à Fliess.

La technique de la «table rase» (la philosophie au bulldozer ?) et la relecture systématique, malgré les difficultés discutées plus haut, apportent parfois un regard neuf, permettant de remarquer ce que les lectures habituelles ne voient plus. Certains rapprochements entre la biographie de Freud et ses théories peuvent être éclairants, même s'il s'agit d'interprétations, toujours nécessaires en sciences humaines.

Il est par contre douteux que l'on puisse évaluer une œuvre par sa lecture systématique en quelques mois, même si le sujet n'était pas entièrement neuf pour le philosophe. Premièrement parce que la pensée prend du temps si elle est autre chose qu'un réflexe, mais surtout parce que l'ensemble de ce qui a été écrit autour d'une œuvre est aussi important que l'œuvre elle-même : la pensée dépasse l'individu, ce qu'Onfray ne semble pas vouloir considérer : Descartes seul «dans son poële»…

Les meilleurs alliés d'Onfray semblent finalement les Roudinesco, Miller, de Amorim… dont l'indigence de l'argumentation ne convaincra que les adeptes : voyez les liens ci-dessous. Mais il ne semble pas simple de trouver un ouvrage qui dépasse le non-débat entre idolâtres et iconoclastes.

Le meilleur apport d'Onfray dans cette affaire serait finalement la preuve qu'il existe toujours des vaches sacrées. Les suivantes, démasquées dans «L'Ordre libertaire, la vie philosophique d'Albert Camus» (2011, Flammarion) sont Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre, réduits à pas grand-chose.

Espérons le moment où Onfray se mettra à lire Nietzsche de façon systématique et critique, puis nous écrire ce qu'il retient de son mentor et surtout pourquoi il rejette le reste.

Jean-Christophe Beumier


Bibliographie

Liens corrigés en mars 2021

Bianco, Romina et Esteve Freixa i Baqué
2007 Elisabeth Roudinesco ou comment utiliser les médias pour discréditer les opposants à la théorie freudienne (pdf), Cahier de psychologie politique n°11, Juillet 2007
de Amorim, Fernando
2010 Une critique du livre de Michel Onfray, Youtube 29.04.2010
Favereau, Éric
2012 Autisme: les psys réduits au silence, Libération, 13.02.2012 • Attention! «psys» désigne ici les psychanalystes.
Lanez, Émilie
2005 Jacques-Alain Miller répond aux anti-Freud, Le Point, 22.09.2005, lien cassé sur le site du journal, reproductions ici et .
Likeabird
2010, 17 octobre www.critiqueslibres.com/i.php/vcrit/24594
Meyer, Catherine, dir.
2005 Le livre noir de la psychanalyse, Les Arènes
Onfray, Michel
2010a Le crépuscule d'une idole. L'affabulation freudienne, Grasset
2010b Réponse de Michel Onfray à Elisabeth Roudinesco, Mediapart, 17 avril 2010
Poincaré, Henri
1904 La science et l'hypothèse, Flammarion
Roudinesco, Élisabeth
2005 Note de lecture et commentaire du «Livre noir de la psychanalyse» (pdf), initialement sur www.oedipe.org
2010a Roudinesco déboulonne Onfray, Nouvel Obs 16.04.2010
2010b Pourquoi tant de haine?, Mediapart 17.04.2010
2010c Elisabeth Roudinesco répond au navet anti-Freud de Michel Onfray, Youtube 07.08.2011
Sastre, Peggy
2012 Autisme: la psychanalyse touche-t-elle le fond ?, Slate, 26.05.2012
Sibony, Daniel
2010 La psychanalyse d'Onfray, Youtube, 2 septembre 2010
Van Rillaer, Jacques
1980 Les illusions de la psychanalyse, Mardaga

(ajout septembre 2021) comparaison de deux «quatrièmes de couverture» du même éditeur :

Marie Cardinal, Les mots pour le dire, Le Livre de Poche n°4887, 1977
La jeune femme que nous découvrons dans Les Mots pour le dire est un être physiquement et moralement désemparé, au bord de la folie. Jusqu’au jour où elle se décide à confier son destin à un psychanalyste. Il s’agit ici d’un cas vécu, particulièrement pénible.
Marie Cardinal, Cet été-là, Le Livre de Poche n°5423, 1979
Marie Cardinal se défend d'écrire des livres autobiographiques. La clé sur la porte, Les mots pour le dire, Une vie pour deux sont en effet des romans. Seul Cet été-là est un livre entièrement autobiographique.